STRESS AU TRAVAIL: UN EFFET RICOCHET SUR NOS ENFANTS

La psychologue américaine Maureen Perry-Jenkins a étudié, avec l'Université du Massachusetts, l'impact de l'environnement professionnel des parents sur le bien-être de leur progéniture. Selon elle, cet impact est réel sur la façon d'éduquer, mais aussi sur le développement des enfants.

Le bien-être ou le mal-être d'un parent au travail, dans la première année de vie de son enfant, aurait ainsi des conséquences sur les aptitudes cognitives et sociales de ce dernier jusqu'à ses 6 ans au moins. Pour Maureen Perry-Jenkins, plus les parents sont stimulés et soutenus au travail et plus ils font preuve d'autonomie et de créativité, plus leurs enfants sont heureux et épanouis.

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Dans la première année de l'enfant, un parent qui se sent efficace au travail serait plus réactif aux besoins de son enfant, ce qui améliorerait les compétences sociales et le comportement de celui-ci. Ces conclusions peuvent être effrayantes et culpabilisantes pour les parents vivant des difficultés au travail. Mais est-ce vraiment une fatalité?

Cloisonnement difficile

Léna est professeure des écoles et mère de deux enfants. «Quand je suis stressée ou sous pression au boulot, je n'ai aucune patience avec mes enfants et je ne les écoute pas vraiment quand ils me racontent quelque chose. Ça me rend triste car cela impacte notre relation. En réponse, ils sont plus irrités et plus irritants; cela crée des tensions, c'est un cercle vicieux.»

Clémence, mère d'un enfant, considère également que sa patience est mise à rude épreuve après une journée de travail difficile. «Si je ne me suis pas sentie respectée dans mon travail, ou incomprise, je manque de patience envers mon fils, qui n'y est pour rien et ne comprend pas pourquoi je m'énerve. Je pense que cela favorise non seulement une certaine insécurité, mais aussi une mauvaise image du monde du travail: il se dit que quand je travaille beaucoup, je suis fâchée.»

«Mon fils est stressé quand je le suis, et quand je suis plus patient parce que tout roule dans ma journée de travail, il est lui-même plus détendu et patient.» Jordane, père d'un enfant

Même constat pour Simon, père de deux enfants: «Quand quelque chose se passe mal au travail, ça me fait cogiter au point de ne plus être disponible pour les enfants. Et ça me provoque des insomnies, donc je suis encore plus fatigué et irritable. La moindre chose m'énerve!»

Chez Margaux, mère de trois enfants, la difficulté réside dans le fait de sortir le travail de son esprit, une fois à la maison. «Quand je suis dans une période stressante au travail, la pression est telle que mon esprit est souvent tourné vers mon boulot, et donc moins vers ma famille. Je suis davantage en pilote automatique, et moins encline à m'amuser avec mes enfants.»

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Jordane est père d'un enfant, et il remarque, lui aussi, un effet miroir entre son stress professionnel et celui exprimé par son fils. «Il est très difficile de ne pas transmettre son stress, même dans le cadre d'un travail plutôt agréable... C'est en grande partie un effet de mimétisme: mon fils est stressé quand je le suis, et quand je suis plus patient parce que tout roule bien dans ma journée de travail, il est lui-même plus détendu et patient dans ses propres réactions.»

Annabel Brochier, ergonome et psychologue du travail, observe que les parents sont nombreux à être préoccupés par ce sujet. Et particulièrement les mères: «Elles se soucient de leur état psychique, et même physique, au travail –par rapport à elles, mais aussi par rapport aux incidences que cela a sur leurs enfants.»

Inquiétudes

Divers facteurs peuvent être à l'origine d'un mal-être au travail. «Certains parents sont inquiets de leur salaire ou de leur évolution professionnelle, par exemple. Mais c'est beaucoup plus prégnant chez les femmes que chez les hommes, d'une part car les femmes sont plus souvent à temps partiel, mais aussi parce qu'elles ont une moins bonne santé au travail. Elles font plus de burn-out, ont plus d'anxiété professionnelle car elles rencontrent plus de difficultés à évoluer professionnellement, et elles sont aussi beaucoup plus harcelées. Enfin, elles culpabilisent davantage d'avoir ces inquiétudes par rapport à leurs enfants.»

«Il n'est pas rare que les mères soient tiraillées entre leur rôle de maman et leur vie professionnelle, poursuit Annabel Brochier. Il y a une pression sociale au temps plein et à être une bonne mère. Et les attentes professionnelles tournent également autour du maternage des collègues. Tout cela peut avoir une incidence sur les enfants, même s'il est imprévisible de savoir ce que cela va provoquer exactement, que cela soit du stress ou un décrochage scolaire, par exemple. Chez certains, cela peut même être un moteur de motivation et de réussite» (ou, à l'inverse de démotivation et d'échec).

«J'essaie aussi de beaucoup parler à mes collègues et à mes proches de ce qui me stresse, pour m'en débarrasser.» Léna, professeure des écoles et mère de deux enfants

Rebecca Shankland est professeure de psychologie du développement à l'Université Lumière Lyon 2, et responsable de l'Observatoire de la parentalité et du soutien à la parentalité. D'après elle, le lien entre mal-être au travail et impact sur l'enfant est évident:

«Le mal-être au travail entraîne un état de stress qui peut provoquer ensuite une fatigue importante, voire un épuisement professionnel. Ce mal-être réduit la disponibilité mentale et la vitalité du parent, ce qui peut diminuer son implication auprès de l'enfant, ainsi que la quantité et la qualité des interactions.»

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Comme l'ont constaté les parents interrogés, Rebecca Shankland confirme que «le parent est souvent plus irritable, moins à l'écoute et moins à même de repérer et répondre aux besoins de l'enfant. Or l'enfant développe ses aptitudes cognitives et sociales grâce aux interactions de qualité avec les adultes qui l'entourent, et cela est favorisé par un lien d'attachement sécurisant.»

Or cet attachement «est permis par l'apaisement que l'enfant ressent lorsqu'il est proche du parent, grâce au ton de voix apaisé, à l'adaptation des comportements du parent aux besoins de l'enfant, et à la stabilité des réponses du parent face à ces besoins».

Bloquer les interférences

«Mon métier fait que c'est compliqué de laisser certaines pensées au travail et de ne pas les ramener à la maison, témoigne Léna. Par contre, j'essaie de m'organiser de façon à ne pas me laisser déborder par le travail que je dois fournir chez moi, à segmenter le plus possible pour en faire moins, de façon efficace. J'essaie aussi de beaucoup parler à mes collègues et à mes proches de ce qui me stresse, pour m'en débarrasser. Quand j'ai de l'espace mental, mes enfants sont beaucoup plus apaisés.»

De son côté, Clémence apprécie être en télétravail à plein temps. «Cela me permet de cultiver beaucoup plus de sérénité que si je devais quotidiennement prévoir des allers-retours et des journées entières de sociabilisation. Je suis mentalement plus disponible pour mon fils. Et cela me permet de lui montrer que je ne suis jamais angoissée à l'idée d'aller travailler, bien au contraire.»

Simon, lui aussi, établit un lien direct entre son bien-être professionnel et sa disponibilité pour ses enfants: «Quand tout se passe bien au travail, je suis globalement de bonne humeur à la maison, et j'ai envie de faire des choses avec les enfants.»

«La fuite est toujours une solution; c'est parfois le seul salut possible.» Annabel Brochier, ergonome et psychologue du travail

Margaux croit également en l'importance de montrer à ses enfants qu'on peut être épanoui dans son travail. «Quand ils seront plus grands, j'espère que mon parcours et mes responsabilités seront sources de fierté, et peut-être même un guide pour leurs propres emplois futurs», dit-elle.

Mais quand cet épanouissement n'est plus à portée de main, que peut-on faire? Pour Annabel Brochier, ce n'est pas aux travailleurs d'agir. «Il est essentiel d'arrêter de culpabiliser à propos de ce qu'on peut faire face à un système qui nous écrase. Il faut d'abord remettre en cause les systèmes, et qu'il n'y ait plus de mal-être au travail.»

Annabel Brochier dégage trois piliers pour prévenir les risques au travail: «Le premier, c'est la suppression du risque; en deuxième, on essaie d'amoindrir le risque. Le fait d'agir à son propre niveau, en apprenant à supporter les risques, vient seulement en troisième et dernière position. Utiliser ce troisième pilier, c'est un aveu des entreprises de ne pas avoir fait ce qu'il fallait pour préserver la santé mentale de leurs salariés.»

En quête d'une soupape

Pour la psychologue Maureen Perry-Jenkins aussi, les entreprises ont la responsabilité d'écouter les besoins de leurs employés, et de les aider à concilier vie professionnelle et vie familiale. Cela passe notamment par le fait de les laisser partir tôt du travail pour aller chercher leurs enfants sur leur lieu de garde, en particulier la première année.

Et si l'entreprise ne fait rien, faut-il changer de job? «C'est faire reposer sur la personne, déjà en souffrance, cet effort de chercher un autre poste. Cependant, la fuite est toujours une solution; c'est parfois le seul salut possible. Mais cela ne se fait pas sans incidence à long terme, parce que les personnes le vivent sans fierté, on n'en sort pas indemne psychiquement», assure Annabel Brochier.

Elle recommande également de parler à ses enfants. «Il faut trouver la juste mesure, dire que l'on a des préoccupations au travail, mais sans dramatiser et sans se flageller.» Cela permet d'expliquer à l'enfant pourquoi son parent est triste, et pourquoi il a besoin de s'isoler un peu, que ce n'est pas une réaction de rejet.

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Annabel Brochier conseille enfin de trouver un espace de parole pour éviter de craquer devant les enfants. Ainsi, consulter un psychologue du travail peut être bénéfique. «Mais cela représente un investissement financier, qui devrait être pris en charge collectivement par les organisations», regrette-t-elle.

Rebecca Shankland recommande quant à elle de trouver un soutien social «pour favoriser la qualité de la relation et des interactions avec l'enfant. Ainsi, l'entourage du parent joue un rôle-clé, notamment le partenaire ou coparent, ainsi que les professionnels pouvant soulager le parent dans ses fonctions, afin qu'il puisse se ressourcer suffisamment.»

D'autres outils sont à disposition pour mieux vivre la situation, réguler ses émotions et gérer son stress. «Santé publique France propose un référentiel des compétences psychosociales accessible gratuitement sur son site. Et il existe aussi un programme payant de prévention de l'épuisement parental, Parent sur le fil, qui peut être pertinent face à ces situations.»

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